Le troc silencieux… Comment les barons de Marseille et les fonds de la « Issaba » redéfinissent-ils la doctrine pragmatique entre Alger et Paris

Dans le changement structurel que connaissent les relations algéro-françaises, les liens entre les deux rives ne sont plus gérés à travers les canaux diplomatiques traditionnels ou l’héritage émotionnel et historique complexe. Ils sont désormais régis par une équation pragmatique stricte, fondée sur l’intérêt sécuritaire mutuel et la réciprocité. Cette nouvelle dynamique se manifeste par l’émergence de deux dossiers judiciaires et sécuritaires utilisés comme leviers de pression et de négociation réciproques, reflétant précisément l’intersection des intérêts géopolitiques entre les deux pays. Ainsi, du côté français, le dossier de l’organisation « DZ Mafia » émerge comme une question de sécurité intérieure aux dimensions communicationnelles politisées, tandis que du côté algérien, lui fait face le dossier de la récupération des « fonds détournés par la Issaba (la bande) », érigé en priorité souveraine et politique absolue par le palais d’El Mouradia.

La mise en avant par Paris de l’organisation « DZ Mafia », qui a basé ses activités de trafic de drogue et de criminalité violente dans les quartiers de Marseille, a constitué un titre phare dans les discours des responsables français, notamment le ministre de la Justice Gérald Darmanin, visant ainsi trois objectifs principaux où s’entremêlent agendas internes et externes. Le premier objectif consiste en une exploitation politique intérieure pour satisfaire la droite et l’extrême droite, en liant le crime organisé à l’identité algérienne afin de masquer l’échec sécuritaire local français et de le rejeter sur des facteurs transfrontaliers. Le deuxième objectif réside dans une tentative d’exercer une pression diplomatique pour pousser l’Algérie à accorder des concessions et des facilités sur des dossiers sensibles, tels que l’expulsion des migrants en situation irrégulière et l’approfondissement de la coopération en matière de renseignement. Enfin, le troisième objectif se traduit par l’aveuglement continu de la France quant à la neutralisation des principales sources d’approvisionnement alimentant ces réseaux, à savoir le « Makhzen marocain », premier producteur de résine de cannabis, qui constitue la matière première du trafic de ces cartels.

En contrepartie, l’Algérie mène une bataille judiciaire et politique féroce pour récupérer les actifs, les complexes immobiliers et les biens détournés durant l’ère politique précédente. Ce dossier constitue la pierre angulaire de la doctrine politique actuelle de l’État et le gage de sa crédibilité devant l’opinion publique. L’État y a d’ailleurs réalisé des percées remarquables, ayant récupéré récemment des actifs importants de Suisse s’levant à environ 110 millions de dollars, ainsi que d’Espagne sous forme d’biens immobiliers et d’unités de production, restitués en exécution de commissions rogatoires fructueuses. Ce succès régional a mis la pression sur Paris, qui a longtemps temporisé en invoquant l’argument de « l’indépendance de la justice » et des conditions procédurales décourageantes afin de maintenir ces fonds dans son circuit économique et de transformer son territoire en un refuge sûr pour la criminalité financière, bien que le bilan algérien comprenne la présentation de près de 100 demandes et commissions rogatoires à la justice française, englobant plus de 58 biens immobiliers de luxe à Paris, des hôtels, ainsi que des avoirs liquides issus de la corruption.

Face à l’intransigeance de l’Algérie, qui boyicote les négociations politiques traditionnelles et s’appuie exclusivement sur les cadres juridiques internationaux et les conventions onusiennes pour assiéger la corruption et tarir ses sources, Paris commence à faire preuve d’une flexibilité et d’un recul pragmatique évidents. Cela s’est traduit sur le terrain par la visite officielle du ministre français de la Justice, Gérald Darmanin, en Algérie et son accueil par le président Abdelmadjid Tebboune, où se sont dessinés les contours d’un « troc silencieux ». La demande française, axée sur le démantèlement des réseaux des cartels de Marseille, le tarissement de leurs sources de blanchiment d’argent et l’arrestation des fugitifs, exige une coordination étroite avec l’Algérie. En contrepartie, la revendication algérienne exige l’exécution des commissions rogatoires par le biais du Parquet National Financier (PNF) français pour confisquer définitivement les biens issus de la corruption, l’extradition des figures de la corruption et des barons en fuite sur le territoire français, ainsi que l’arrêt de l’exploitation médiatique et politique française des appellations liées aux symboles nationaux algériens visant à stigmatiser la communauté ou l’État.

Ces données interdépendantes confirment que les nouvelles relations entre les deux pays sont officiellement passées à une phase utilitaire brute. L’Algérie n’accordera aucune facilité sécuritaire ou logistique à la France dans les dossiers du crime organisé, de l’immigration ou de la coopération en matière de renseignement, tant que les autorités françaises ne feront pas preuve d’un sérieux absolu traduit par des décisions judiciaires exécutoires pour lever la main sur les biens immobiliers et les fonds détournés afin de les restituer au Trésor public algérien. Cela fait de la coopération juridique et sécuritaire conjointe le véritable thermomètre pour mesurer le degré de respect de Paris envers la souveraineté algérienne, loin des manœuvres politiciennes étroites.

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